Par ces temps difficiles, le management de transition prend son envol. Ces cadres supérieurs, mis à la disposition temporaire des entreprises en leur apportant un regard neuf et des compétences externes, séduisent les grands groupes comme les PME. D'autant que leurs missions, facturées comme des prestations de services, étoffent les équipes sans alourdir la masse salariale. Sur un marché du recrutement morose, cabinets de chasse et ténors de l'intérim envisagent de concurrencer les spécialistes.
Manager de transition, un métier appelé à durer.

[ 03/02/09 Les Echos ] 


MARIE-MADELEINE SÈVE
C'est un coupeur de têtes qu'on nous envoie ! De toutes façons, vous êtes là pour licencier ! » Ainsi apostrophé par un ouvrier en juin dernier, Jacques Brua, cinquante-trois ans, venait de prendre les rênes d'une PMI de plasturgie de 80 personnes, à Wissembourg. Mais son contrat était clair : il n'en resterait le directeur général que quelques mois. « C'était mon premier jour. J'expliquais aux salariés que je venais d'être embauché pour six mois après la démission surprise de leur directeur, raconte-t-il. J'ai dû les rassurer, insister sur la bonne santé de l'entreprise et sur la nature de ma mission, qui consistait à développer le site. » Après avoir calmé les esprits, Alain Brua s'est mis au travail en étroite coopération avec les directeurs financier et industriel en place. Sa mission achevée, la culture d'entreprise était revalorisée, les équipes, réorganisées et la remise aux normes de sécurité de l'usine en cours, lancée, sans que le site alsacien n'ait vécu de plan de sauvegarde de l'emploi (PSE).
Comme quelque 8.000 autres « top managers » en France, Alain Brua est manager de transition. Un métier qui, après avoir été longtemps vilipendé, gagne ses lettres de noblesse, et prend son essor avec la crise. Car ces profils, dotés de qualités de conciliation et rodés à optimiser les coûts, deviennent clefs pour les employeurs en panne d'idées ou dans l'ornière. Triés sur le volet, ces dirigeants sont des intérimaires de haut vol placés à un poste de décideur. Depuis 1988 où ce métier est apparu aux Pays-Bas, ils étaient appelés à la rescousse des entreprises en difficulté, avec souvent, un plan social à la clef. D'où leur réputation de liquidateurs.
Liberté de parole
Aujourd'hui, ces professionnels expérimentés, avec quinze ans de métier au moins, souvent « surqualifiés » par rapport à leurs missions, doivent apporter une vision globale et pertinente des difficultés rencontrées par une entreprise, et en évaluer la portée économique, technique ou humaine. Directeur de toute catégorie, généraliste ou avec l'étiquette finances, achats, informatique, logistique, production, développement, RH etc., le candidat devient membre du comité de direction, et fait rapport au quotidien au président ou à l'actionnaire.
Fortes personnalités, capables de trancher, voire de licencier, les managers de transition ont un oeil neuf et leur statut temporaire leur permet de garder une liberté de parole. « J'ai dit au patron allemand qu'il avait un vrai souci de communication avec l'usine alsacienne, relate Jacques Brua. Ses messages manquaient de clarté. Et comme il venait peu, le personnel se sentait abandonné. Du coup, il s'est déplacé une fois par mois. Et il continue. »
Toutefois, le concept se détache de l'intérim, dont il s'inspire. « Nous cernons avec les entreprises clientes les compétences clefs de haut niveau dont elles ont besoin pour une mission stratégique, comme une fusion, un redressement ou un lancement d'activités. Il y a des objectifs précis à atteindre, éventuellement par étapes, et une durée pour y parvenir, qui s'étale de 6 mois à 3 ans », analyse Jean-Jacques Bérard, cofondateur du cabinet EIM, spécialiste du management de transition.
« Solitude du dirigeant »
Ainsi, le candidat doit transformer les lieux. Il est là pour bousculer les méthodes de travail et accélérer le changement. A l'instar de ce directeur missionné à Lille qui, avec audace, a imposé les méthodes de l'industrie automobile dans l'usine d'un groupe alimentaire qui souhaitait la revendre. Après six mois, l'unité de production est devenue plus rentable que d'autres sites du groupe. La vente n'est plus si sûre.
A la différence d'un cadre intérimaire, relevant du middle management et « prêté » sur une courte durée pour occuper un poste précis en l'absence de son titulaire, le manager de transition est autonome. « Lui aussi éprouve le sentiment de solitude du dirigeant, résume Marc Bernardin, directeur général de Managing Transition. Ce n'est pas un simple expert de son métier. Il doit avoir trois facultés essentielles : l'ouverture d'esprit, l'écoute et une forte empathie dans les situations critiques. Si les gens se sentent compris, ils suivront. Toutefois, il doit raisonner selon l'intérêt supérieur de l'entreprise. Et passer d'une logique de pouvoir à une logique de contribution. »
Autre distinction, vis-à-vis des consultants, cette fois. Le manager de transition n'a pas à prodiguer de conseils selon une méthode précise, ni à vendre des heures de présence. Car sur le terrain, après une phase de diagnostic, c'est lui qui applique ce qu'il préconise, et il prend le risque d'un échec. « On tâtonne, on essaie des solutions, raconte ainsi Jean-Marc Carezzoli, cinquante et un ans, qui, de mi-2007 à mi-2008, a dirigé une unité de fabrication de tuiles en Normandie. L'usine, en surcharge d'activité, devait gagner en productivité. J'ai dû essayer différentes formules pour organiser la maintenance pendant le temps d'arrêt des machines. Mais à chaque fois, cela a dérouté le personnel. Il m'a fallu beaucoup communiquer. » Ainsi, il doit rester modeste. Ne serait-ce que pour s'acclimater à l'entreprise dont il découvre tout. « Quand je ne sais pas, je le dis. Et je me renseigne auprès des gens compétents. C'est une question de crédibilité », explique Philippe Glinel, quarante-huit ans, ancien DAF de filiales de grands groupes, devenu contrôleur de gestion de transition.
La formule séduit. Baptisé « Executive Interim Management » outre-Manche, ce marché atypique était, à ses débuts, réservé à des pointures royalement payées (300.000 euros annuels) par des sociétés nanties. Depuis, il a progressé, notamment, par le biais de fonds d'investissement de culture anglo-saxonne. De solides clients. Car ces fonds paient pour voir avant de relancer ou de fermer une activité. Désormais, ce métier, dont la rémunération s'échelonne entre 80.000 et 120.000 euros, se démocratise, en intéressant aussi les PME. La méthode leur permet de tester la nécessité d'une création de poste ou d'un remplacement avant de décider d'une embauche coûteuse. Elles descendent parfois jusqu'au niveau de responsable informatique, achats, etc. Pour missionner des pompiers prêts à affronter des difficultés techniques. « Et une fois que ces petites structures y ont goûté, elles y reviennent », analyse Dominique Hervieu, fondateur du tout nouveau site lemanagerdetransition.com, séduit par le procédé lorsqu'il était directeur général adjoint chez un courtier d'assurance. « Jusqu'à présent, les managers de transition sont beaucoup intervenus sur des opérations de fusion et acquisition, de gestion de projets, d'amélioration des systèmes d'information, de défrichage de marchés à l'étranger, ou d'accompagnement de start-up, résume Bernard Tronel, directeur général du cabinet Essensys. Dorénavant, ils y ajouteront, par exemple, la gestion de crise dans une logique de cash. »
Marché encore restreint
Selon un sondage mené auprès de 400 dirigeants en ressources humaines ou financiers par Robert Half, qui se positionne sur ce créneau, 63 % des entreprises françaises déclarent vouloir recourir à ce type d'emploi dans les deux ans.
Flirtant avec les 200 millions d'euros de chiffre d'affaires, ce marché est encore restreint. Mais depuis quatre ans, il connaît 20 à 25 % de croissance annuelle. Et dans ce contexte économique troublé, la demande est à la hausse. Le gel des embauches devrait accélérer le processus, car les missions facturées relèvent de budget « prestations de service », permettant ainsi de muscler les équipes en place sans alourdir la masse salariale.
De quoi aiguiser les appétits des professionnels du recrutement dans un univers en berne. Les spécialistes défendent leur pré carré. Chez EIM, Olivier Lemal vante les services de top managers dans des situations financières critiques. « Après l'étape des avocats, et des hommes du chiffre et avant le dépôt de bilan, pourquoi ne pas recourir à un opérationnel, redresseur d'entreprise et capable d'apporter une vision du terrain pour sortir de l'impasse ? Cela peut permettre de sauver des entreprises. » De leur côté, les chasseurs de têtes scrutent l'évolution de ce micro-marché. Et selon une étude diligentée par Dominique Hervieu auprès de 350 cabinets de recrutement, 77 % considèrent le management de transition comme une opportunité : 50 % jugent qu'ils y viendront vite. Seule l'absence de méthodes et de vivier les freinent. Fortement ébranlée par la crise, la galaxie de l'intérim, qui a vu le nombre d'intérimaires en poste chuter de 25 % entre janvier 2008 et janvier 2009, guette, elle aussi, son heure. « Certes, nous avons des obstacles juridiques à faire sauter, souligne un acteur de la profession. Mais qu'on ne nous raconte pas que les entreprises de travail temporaire ne sauront pas accompagner un cadre supérieur ! On ne va pas le traiter comme un maçon. On trouvera les compétences nécessaires. » Ce qui laisse présager, pour le management de transition, d'un avenir chahuté mais porteur.

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